Les barques de la nuit sont prêtes à partir.
Léon-Paul Fargue
Dans l’art que nous propose Carlo Berté, la pensée se contemple au miroir des formes sensibles auxquelles elle est liée de façon naturelle. De là découle une expression qui a pour support le symbole, c’est-à-dire un signe qui, dans son extériorité, comprend en même temps le contenu de la représentation qu’il fait appa-raître. De là encore émerge le monde mystérieux où le réel s’anime d’une vie méditative et profonde, où les êtres et les choses perdent quelque peuteur aspect visible pour revêtir une signification spirituelle qui nous entraine à la sympathie. En supposant qu’une telle démarche soit pure, elle nous reporterait aux plus hautes époques, dans les cavernes de Proserpine ou bien dans les jardins d’Adonis peuplés de souffles et d’échos. Mais notre ami Berté est trop homme d’aujourd’hui pour se suffire de pulsions natives, il est trop investigateur et réfléchi pour n’avoir point exploré les voies qui conduisent de l’immédiateté affective à la médiation raisonnée par le détour d’une plongée au sein de la nuit des possibles. Entre la liberté classique, qui est conduite volontaire du destin, et le libre abandon aux puissances du dedans où le destin règne en aveugle, l’oscillation est ici permanente, exactement de la même manière que dans les contes de l’écrivain Italo Calvino où l’étincelle jaillit à chaque instant du choc entre le désir et la raison, la conscience et le songe. Ce nom n’intervient pas de façon gratuite, puisque Berté nous a fait confidence de ses affinités avec l’auteur des Villes invisibles. Leur rapprochement parait d’autant plus licite que, dans les apologues de Calvino, la trame démonstrative, le tissu du récit, s’ajoure sans cesse de brèches par où s’engouffre le vent de l’imaginaire; ainsi que dans les peintures de Berté la calme détermination stylistique se trouve, de la même manière, altérée par les influx issus des pro-fondeurs. Notons encore que, parmi les écrivains qui ont le plus décisivement orienté sa pensée, Berté cite au premier rang Jonathan Swift dont Calvino, de nos jours, est sans doute le seul héritier légitime.
Il va de soi que d’autres stimuli ont joué sur l’esprit de notre jeune peintre, parmi lesquels il lui a plu de privilégier la Chartreuse de Parme de Stendhal. Lorsqu’il nous a fait part de cette dilection il nous est revenu en mémoire le touchant épisode où, de la cel. lule où il est eprisonné, Fabrice del Dongo communique à distance, à l’aide signaux, avec Clélia Conti, la fille de son geôlier, échangé qui sera le déclic d’un amour foudroyant. Les personnages dont les silhouettes affleurent dans les peintures de Berté, profils subrepticement découverts, fragments de visages, regards errants dans la pénombre d’un paysage perpétuellement assailli par les couchants, tous ces êtres figés dans des postures hiératiques semblent communiquer entre eux, comme le faisaient Fabrice et Clélia, par le moyen de quelque télégraphie aérienne dont l’alphabet serait tissé le murmures et de soupirs.
Les idées-mères et les formes préconçues, dans la peinture de Carlo Berté, s’interpellent à travers. l’écran d’une méduse, que frappent en oblique les rayons érugineux d’une lune de présage. D’une main armée de sûreté ancienne il délace les bandelettes de la momie-enfance et plonge avec délice et crainte dans le lait de la nuit.
Patrick Waldberg