1978
….. Car le beau n’est que le commencement du
terrible
ce que tout juste nous pouvons supporter
et nous l’admirons tant parce qu’il dédaigne
de nous détruire.
Cette parole de Rainer-Maria Rilke se situe au cœur de notre hésitant périple. La beauté, vérité dévoilée dans le monde de la religion esthétique, voile l’être en tant qu’être, lequel d’échapper à toute révélation et à toute dissimulation, à tout paraitre et à tout disparaitre nous abandonne aujourd’hui à la rapide satisfaction spirituelle qui est notre perte. L’art nous insatisfait et c’est en cela qu’il nous importe.
On peut encore saisir linature de cette insatisfaction dans la peinture de Carlo Berté qui repose sur l’opposition de la chair et de l’apparence, à savoir une matière épaisse et vivante contrastant avec un masque tendant à se séparer du chaos sensuel et opaque. Celui-ci prétend à l’auto-nomie, mais il est porté par la chair dont il veut s’émanciper.
Chair et apparence ne sont pas les pôles équivalents de la différence; loin d’être les deux franges d’un même sillage et de revêtir ainsi la même valeur, c’est celle-ci qui, par un masque d’elle-même, s’accroche à elle-même et se retourne contre soi par le jeu d’un dedans assombri et d’un dehors exposé, mais à peine éclairci. La face externe de la chair est ce qui paraît. C’est l’aspect offert à la vision, le visage. C’est l’apparence qui supporte le mouvement de la matière, un moment figé, mais on le devine, pour très peu de temps. Masque sans cervelle, coupé de ses sources vives, l’ambitieuse et froide apparition voudrait vivre d’une autre vie et plus elle aspire à ce déracinement radical et plus elle se voue à la mort rapide. Carlo Berté s’attache à peindre l’apparition de l’apparence, la disparaissante naissance du phénomène. Ce n’est pas le monde perçu qui l’inqiète, mais la venue au monde du monde. Cette plus ou moins stable organisation dont les fous se croient les maîtres et dont les moins fous imaginent encore que la maitrise appartient à d’autres, se réduit dans cette œuvre à quelques formes aux contours mieux précisés aux couleurs faisant légèrement contraste, mais tout cela est sans ave-nir. De-ci de-là, certains tableaux présentent un événement mondain, par exemple un baiser. Cette chose si quotidienne et si humaine est instantanément frappée de dérision. La Conscience malheureuse, pour Berté, tient en deux corps mal enlacés: les bouches qui cherchèrent à s’unir restent à jamais disjointes par la répétition d’un nouveau masque, produit entre les autres, telle l’émotion qui dépasserait les amants eux-mêmes et qui, loin de leur échoir en partage, échapperait à l’étreinte pour vivre, à son tour, d’une vie factice. Ou peut-être le baiser s’est-il vraiment donné, par-delà les personnes, mais alors il faut penser qu’en cet acte, l’universelle chair fut seule à jouir d’elle-même et à enfanter ainsi, sans égards pour les protagonistes de l’union, une nouvelle apparence. Quoi qu’il en soit de cette absolue équi-voque, les masques (les hommes) sont agis jusque dans leurs actes: leurs intentions les plus simples se trouvent déroutées de leur buts. Il est évident que ne s’appartenant pas en propre, rien ne saurait leur appartenir. La chair que l’on s’obstine à faire parler, à traquer jusque dans son opacité la plus onirique, nous laisse pourtant à notre renaissante inquiétude…..
1978 MARCEL PAQUET
“Saturne et Jupiter”
Éditions de la Différence